La recherche participative : un nouveau lieu de dialogue interdisciplinaire

Auteur(s):  GELINEAU Lucie

Date de publication:  2002

Publié par:  www.fes.umontreal.ca

À titre de coordonnatrice des Instituts d’été du Centre de recherches pour le développement international (CRDI)[137], nous nous sommes trouvée à maintes reprises sur le terrain, en Amérique centrale et en Inde, en compagnie de scientifiques contribuant à des travaux de recherche participative. Dans le cadre de certaines de ces visites, il était remarquable de noter à quel point les scientifiques prenaient rarement la parole. La problématique et l’analyse étaient fréquemment présentées par des membres des populations locales engagées dans le processus de recherche. Nous nous remémorons particulièrement :

1. De rencontres en compagnie de leaders des communautés latino, afro-caraïbéenne et Bribri, prenant part à une recherche sur l’impact de la production bananière dans la région de Talamanca au Costa Rica, où nous avons été sensibilisée aux rapports de force en présence grâce à une lecture mythique et ethnohistorique de leur univers et de leur réalité.

2. Une journée passée en compagnie de femmes musulmanes dans un bidonville de Bombay, participant à une recherche sur l’incidence de la pauvreté sur la nutrition, où elles nous ont présenté une analyse de leur condition de femmes en se référant à leurs expériences subjectives et normatives.

3. Une session de travail au Nicaragua dans une parcelle de la montaña — la forêt tropicale — où un bûcheron volubile s’attardait à chaque arbre, arbrisseau et plante pour nous décrire, au chercheur et moi en tant qu’observatrice, leurs propriétés, caractéristiques et utilités, et ce, pour des dizaines d’espèces dans quelques mètres carrés à peine, pour qui connaît l’extrême biodiversité de ces zones géographiques où se côtoient les biotopes des hémisphères sud et nord.

Par suite de ces multiples expériences de terrain, nous en sommes venue à nous demander si on ne pourrait qualifier de telles recherches, où des experts locaux travaillent en étroite collaboration avec des chercheurs formés par l’université, d’interdisciplinaires à leur façon[138]? Pourrait-on étayer épistémologiquement une telle idée?

1. Un seul mode ou plusieurs modes valides d’exploration du réel?

Le réel, l’univers, le monde des connaissances étant complexes, l’humain, pour les appréhender, tente de les réorganiser, de les « discipliner » . Ce qui amène, dans notre tradition, le découpage académique et scientifique de la réalité tel qu’on le connaît. À titre d’universitaire, on porte sur le Monde un regard anthropologique, politique, chimique ou biologique... parfois monodisciplinaire, parfois pluridisciplinaire. Mais cette façon académique de classer, d’ordonner, de valider, d’expliquer le réel est-elle la seule valide? D’autres modes d’explication et d’exploration ne pourraient-ils contribuer à la compréhension d’un objet ou d’une problématique donnée? Bien plus, la science peut-elle, à elle seule, prétendre appréhender et expliquer tout le réel, tangible et intangible? Certains lieux de ce réel ne demeurent-ils pas hors de sa portée? Pourrait-on ainsi concevoir comme interdisciplinaire un projet de recherche qui mettrait en relation divers modes d’appréhension du réel, académiques et non académiques, dans l’espoir de mieux saisir le réel?

Pour répondre à ces questions et tenter ainsi d’asseoir, épistémologiquement parlant, une telle vision de l’interdisciplinarité, nous présentons quelques exemples tirés de la littérature se rapportant à la nature du savoir, du réel et de la connaissance.

2. L’exploration du problème dans la littérature : quelques exemples

2.1 Lévi-Strauss : La pensée sauvage

Claude Lévi-Strauss, dans La pensée sauvage (1962), développe l’idée qu’il existerait diverses voies pour explorer, cartographier et expliquer le réel.

2.1.1 La pensée mythique, l’art et la pensée scientifique comme modes distincts de connaissance

Pour Lévi-Strauss, la pensée scientifique n’est qu’un mode de connaissances parmi d’autres. La pensée mythique ou magique et l’art permettent également d’appréhender, d’expliquer le réel à leur façon. Ces modes de connaissance ne sont ni en opposition ni en continuité évolutive avec la science. Ils forment des systèmes bien articulés et indépendants. Chaque système comporte des démarches intellectuelles, des méthodes d’observation et d’analyse, et des principes explicatifs qui leur sont propres. Ils s’intéressent fréquemment à des phénomènes de différentes natures. Ces systèmes, pour Lévi-Strauss, seraient toutefois inégaux quant à leurs résultats théoriques et pratiques.

La pensée magique n’est pas un début, un commencement, une ébauche, la partie d’un tout non encore réalisé; elle forme un système bien articulé; indépendant, sous ce rapport, de cet autre système que constituera la science, sauf l’analogie formelle qui les rapproche et qui fait du premier une sorte d’expression métaphorique du second. Au lieu, donc, d’opposer magie et science, il vaudrait mieux les mettre en parallèle, comme deux modes de connaissance, inégaux quant aux résultats théoriques et pratiques [...] mais non par le genre d’opérations mentales qu’elles supposent toutes deux, et qui diffèrent moins en nature qu’en fonction des types de phénomènes auxquels elles s’appliquent (Lévi-Strauss, 1962 : 21).

[...] peut-être pourrait-on brièvement indiquer comment, dans cette perspective, l’art s’insère à mi-chemin entre la connaissance scientifique et la pensée mythique ou magique (Lévi-Strauss, 1962 : 33)..

2.1.2 Un objet de connaissance, deux modes de pensée scientifique

Abordant notre questionnement sous un autre angle en traitant de ce qu’il appelle le paradoxe néolithique, Lévi-Strauss s’interroge sur les deux grandes révolutions scientifiques[139] ayant amené des transformations sociales et culturelles majeures, sur ce qui les lie et les distingue. Tentant d’expliquer l’absence d’un développement scientifique continu, la présence d’une longue période de stagnation de plusieurs millénaires entre le néolithique et l’ère moderne, il en arrive à la conclusion que :

Le paradoxe n’admet qu’une solution : c’est qu’il existe deux modes distincts de pensée scientifique, l’un et l’autre fonction, non pas certes de stades inégaux du développement de l’esprit humain, mais des deux niveaux stratégiques où la nature se laisse attaquer par la connaissance scientifique [...] comme si les rapports nécessaires qui font l’objet de toute science — qu’elle soit néolithique ou moderne — pouvaient être atteints par deux voies différentes (Lévi-Strauss, 1962 : 24).

Il distingue la science du concret, intuitive et associative, s’intéressant aux propriétés sensibles, qui a contribué notamment à la révolution néolithique, d’une pensée scientifique plus abstraite, théorique et structurelle, à l’origine de la pensée scientifique moderne. Ici aussi, ces deux modes de pensée scientifique ne sont pas à situer dans un mode évolutif mais à mettre en parallèle, chacun étant un système en soi, reposant sur des observations actives et méthodiques, des hypothèses contrôlées, des expériences répétées, mettant en jeux des méthodologies et des référents distincts.

2.2 Habermas et les divers systèmes de prétention à la validité

Habermas, dans le cadre de la Théorie de l’agir communicationnel explore diverses façons d’être en rapport avec le monde, de le rationaliser, de le valider, le concept « monde » se rapportant ici, non seulement au monde de l’étant (manifestations physiques), mais aussi aux mondes des manifestations sociales et subjectives (Habermas, 1987 : 61). La prise en compte de ces divers mondes [monde physique (ontologie) et mondes social et subjectif (activité communicationnelle)], par le biais de modes de rationalité et de validité qui leur sont propres, permettrait une appréhension plus riche de la réalité. Voyons ces divers modes de rationalité et de validité.

La pensée scientifique moderne, qui a contribué à l’essor de la société industrielle, s’inscrit, pour Habermas, dans la rationalité cognitive instrumentale qui privilégie le rapport aux faits, au monde physique. Elle cherche à appréhender le monde objectif et à développer des moyens pour contrôler les effets hasardeux de l’environnement dans le but de résoudre un problème.

Mais la rationalité cognitive instrumentale ne serait pas la seule à poser un regard valide sur le réel. Une seconde façon de faire consisterait non pas à s’interroger sur la réalité qui est, mais à se questionner sur ce qu’elle est à partir de notre expérience en rapport avec elle. Il en serait ainsi de la rationalité communicationnelle. Celle-ci s’intéresse à la façon dont une communauté en arrive à créer un consensus sur ce qu’elle perçoit du monde objectif, et sur la base de ce consensus, à la façon dont un problème donné est résolu.

À la rationalité communicationnelle s’intéressant aux faits (vérité), s’ajoutent d’autres relations à l’univers qui permettent à leur manière d’étayer la validité subjective du monde vécu, soit une rationalité reposant sur le rapport aux normes (justesse) ; sur le regard subjectif résultant d’une expérience vécue (véridicité) ; sur le jugement évaluatif, dans la sphère esthétique par exemple, qui repose sur des valeurs (convenance). Cette rationalité communicationnelle s’intéresse « à obtenir, maintenir et renouveler sur l’arrière fond du monde vécu un consensus qui repose sur la reconnaissance intersubjective de prétentions critiquables à la validité » (Habermas, 1987 : 34).

2.3 Schön : le savoir caché dans l’agir professionnel

Dans la tradition universitaire américaine, on dissocie généralement la pratique de la recherche. Le savoir est constitué dans le cadre de travaux de recherche fondamentale et appliquée, puis mis à la disposition des praticiens. Ceux-ci sont alors amenés, dans leur pratique professionnelle, à se référer à ce bassin de savoirs « théoriques » , à les mettre en opération dans le cadre par exemple de résolution de problèmes et, en retour, à faire part aux chercheurs de toutes les difficultés apparaissant sur le terrain, difficultés qui alimenteront leurs futurs travaux de recherche.[140]

Or, pour Schön (1994), la recherche scientifique ne saurait prétendre être la seule productrice de savoir. Un savoir émerge aussi de la pratique. En fait, la pratique est, pour Schön, un lieu d’expérimentation continue. Le praticien doit sans cesse solutionner des problèmes singuliers caractérisés par l’incertitude, rendant le recours au savoir académique en partie inopérant. Schön a porté à la connaissance des praticiens l’épistémologie et le processus d’investigation propres à leur agir professionnel, épistémologie et processus qui se terraient sous les vocables « d’art » et de « savoir-faire » . Bien que d’une façon distincte de la recherche scientifique empirique et appliquée, la recherche en cours d’action et sur l’action propre à l’agir professionnel fait également appel à la rigueur, au contrôle, à la distanciation et à l’objectivité, et ce, au bénéfice de la situation à changer.

2.4 Conclusions tirées

En se référant notamment aux travaux de Lévi-Strauss, d’Habermas et de Schön, nous pouvons affirmer qu’il existe divers modes valides d’appréhension du réel, et que le milieu académique universitaire en tant que tel et la « science » qu’il brandit ne peuvent prétendre à eux seuls saisir tout le réel dans toute sa totalité et sa complexité. Tenant compte de ce fait, il serait non seulement justifié mais aussi essentiel de concevoir des activités de recherche qui permettraient un dialogue entre ces divers modes d’appréhension du réel et qui mettraient en lien ces divers lieux du savoir qu’ils soient mythique, esthétique, normatif, subjectif, pratique, scientifique ou autre. Ce sont ces zones de dialogue que nous désirons qualifier d’interdisciplinaires, élargissant ainsi le sens donné à l’interdisciplinarité, du champ purement académique où elle est habituellement confinée, à ces nouvelles aires de dialogue interpellant divers modes d’appréhension de la réalité. Nous utilisons donc le terme disciplinaire dans le sens très large d’une structuration ordonnée du réel dans le but de donner sens à celui-ci, de l’expliquer, de l’appréhender dans toute sa rondeur, dans toute sa complexité, dans toutes ses modalités d’expression.

3. Enjeux et défis associés à l’édification de ces nouveaux lieux de dialogue

La mise en place de tels lieux de dialogue entre détenteurs de savoirs académiques ou de savoirs profanes, pratiques, esthétiques, mythiques, communs ou autres, comporte des défis et des enjeux inhérents. Comment, par exemple, baliser les sphères du dialogue, dans le respect des différences mutuelles en ce qui a trait au langage utilisé, aux conceptions du monde véhiculées, aux modes de rationalisation et de validation employés, aux modes d’exploration du réel privilégiés, aux valeurs, intérêts et finalités exprimés? Comment reconnaître les détenteurs de connaissances? Qui identifier comme expert, comme voix reconnue d’un champ de savoir donné? Ou encore, quelle méthodologie employer pour mener à bien une telle recherche interdisciplinaire, où la pensée scientifique, telle que traditionnellement définie, ne serait pas seule maîtresse du jeu et ne définirait plus d’emblée les règles à suivre?

Il n’est peut-être pas étonnant que cette réflexion portant sur ces nouveaux lieux d’expression de l’interdisciplinarité ait émergé au contact de la recherche participative, dans ses réalisations les plus visionnaires[141], telle la recherche-action participative ou RAP (ex. : Fals Borda & Rahman (1991), Rahman 1993)). Ces méthodologies ont pris leur essor dans les pays dits en voie de développement en réaction aux travaux de recherche teintés de visées coloniales et impérialistes, ou encore véhiculant une image du développement promue par le Nord. Donnant une voix aux exclus, aux opprimés, aux sans-pouvoir, revalorisant les savoirs locaux et indigènes, la RAP vise l’habilitation par le savoir. Pour y arriver, elle se développe autour de trois grands axes de travail : la production de connaissances, la conscientisation et le développement d’une action. Ces méthodologies sont hautement interactives. Elles supposent que les diverses étapes de la recherche soient déterminées par les acteurs en présence, de la définition de la problématique, en passant par le développement des outils et la cueillette de données, à l’analyse et à la diffusion des résultats, voire même à la recherche de financement (Bernard, 1988). Dans ses visées les plus puristes, la recherche-action participative se réalise en de hors de la communauté académique, à part un soutien spécifique lorsque souhaité par la communauté, le projet de recherche étant entièrement pris en charge et mené à bien par les gens du milieu. Ces formes visionnaires de recherche pourraient se révéler riches en leçons pour l’établissement de méthodologies aptes à susciter un dialogue interdisciplinaire entre divers modes d’appréhension du réel et de la réalité, dans le respect des forces et des différences réciproques.

 

Bibliographie

Bernard, A. et al (1988). La recherche participative au CRDI. Document de travail, Ottawa : Centre de recherches pour le développement international.

Fals Borda, O., et M.A. Rahman. (1991). Action and Knowledge : Breaking the Monopoly with Participatory Action-Research, New York : Apex Press.

Gélineau, L. (1995). Commentaire critique du travail en Épistémologie de M. Verhas, Montréal : Université de Montréal, Séminaire SHA 7014. Non publié.

Gélineau, L. (1996). Réflexions sur l’interdisciplinarité et l’application, Montréal : Université de Montréal, Séminaire SHA 7055. Non publié.

Habermas, J. (1976). Connaissance et intérêt, Trad. de l’allemand Clémençon, G., France : Tel Gallimard.

Habermas, J. (1987). Théorie de l’agir communicationnel, Tome 1. Rationalité de l’agir et rationalisation de la société, Trad. par Ferry, J.M., France : Fayard.

Lévi-Strauss, C. (1962). « La science du concret » , in La pensée sauvage, France : Plon, p. 3‑47.

Mathurin, C. (1995). Aspects de l’interdisciplinarité : essai de reconstitution d’un débat, Montréal : Université de Montréal, Cahiers du SHA #95-04.

Rahman, A. (1993). People’s Self-Development. Perspectives on Participatory Action Research. A Journey Through Experience, London : Zed Books ; Dhaka : University Press Limited.

Schön, D.-A. (1994) Le praticien réflexif. À la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel, Trad. par Heynemand, J. et D. Gagnon, Montréal : Éd. Logiques., Coll. Formation des maîtres.

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