Repenser la technique
Auteur(s): LANZ Rigoberto
La technique ce n’est pas seulement des appareils, des accessoires, et des prothèses. Ce n’est pas non plus et seulement des méthodes et procédures pour produire des biens et services.
Derrière chaque technique il y a une culture. Tous les modèles technologiques que nous connaissons à travers l’histoire ont été produits par des hommes de chair et de sang qui mangent d’une certaine manière, qui travaillent d’une certaine façon, qui parlent d’une manière particulière, qui ont des échanges sexuels d’une manière et non d’une autre. Là, tout est dit. Mille ans d’histoire se résument dans ces lignes maîtresses qui définissent ce que, par économie de langage, nous appelons « l’humanité » . Alors, pourquoi tant de blabla pour comprendre l’idée simple selon laquelle toute société – à chaque époque de l’histoire – se dote de sa rationalité technique, c’est à dire, qu’elle mange, parle, travaille et a des échanges sexuels selon une base technique déterminée ? Comment expliquer qu’il soit si dur pour les scientifiques de formation traditionnelle de constater simplement qu’il existe une articulation structurelle entre le langage et la pratique sociale, entre les savoirs et les modes de vie, entre les modèles cognitifs et les modèles de production sociale, entre la science et le pouvoir, entre la technique et la politique ?
Cela fait déjà une vingtaine d’années que nous nous déplaçons, animant ce débat avec l’ami Alex Fergusson, de village en village, sac à dos sur l’épaule avec un but obsessionnel : poser les questions impertinentes là où les maîtres de la vérité orchestrent leur fête. Durant toutes ces années nous avons promu dans presque toutes les universités du pays un séminaire itinérant intitulé « repenser la technique » . Apportant des livres et des livres de matériel d’appui, voyageant dans les recoins les plus éloignés, toujours disposés à semer le doute là où prospéraient les grandes convictions, aidant à formuler des interrogations là où le dogme fait des siennes. De cette longue pérégrination (qui est loin d’être terminée) il reste une leçon sans appel : l’ignorance n’est pas en crise.
Ce riche itinéraire montre clairement – à sa manière – la force d’inertie qui reproduit le vieux modèle de pensée, garantit l’incessante continuité de ce type de rationalité qui est à la base de la culture académique dont nous pâtissons. Un gigantesque appareil d’éducation (depuis l’éducation maternelle jusqu’au post-doctorat) fonctionne tous les jours pour propager ce vieux modèle de connaissance.
Durant des siècles cette logique dominante se reproduit avec le concours de millions de personnes qui travaillent naturellement pour garantir la continuité de ce vieux paradigme. Quand on remet en question les bases mêmes sur lesquelles s’assoit le modèle de la science et de la technique lequel est incrusté dans la moelle du système dominant, ce qui est en jeu n’est pas rien. Cet énorme appareil s’est imposé à tous les niveaux de la société comme étant le bon sens et à cause de cela se reproduit sans effort.
Par chance, l’histoire a aussi ses effets pervers ; la crise de ce modèle est devenu patente il y a déjà plusieurs décades et aujourd’hui nous pouvons augurer de chemins différents pour penser d’une manière critique la raison scientifique de la Modernité. Il semble clair que le « scientifisme » le plus pauvre des visions positivistes, à cause de toutes sortes d’empirismes au sein de l’académie et en dehors d’elle, touche à sa fin. Cela fait un moment que de nouvelles visions sont apparues sur scène et, avec ce phénomène, d’autres façons de comprendre le « développement » , de voir le « progrès » , une manière radicalement différente de comprendre la nature de la connaissance et sa complicité naturelle avec la logique de la culture qui domine à chaque instant.
Nous assistons aujourd’hui à la « fin de la science » entendue comme l’éclipse du vieux mode de penser. Une ère post moderne a été inaugurée qui amène avec elle l’émergence de nouveaux paradigmes, d’autres façons de penser, de nouvelles manières de produire la connaissance. A ses côtés, émergent aussi de nouvelles recherches dans le domaine de la production matérielle de la société : une écologie politique, d’un nouveau souffle, repose en profondeur sur les vieux concepts de « nature » , de « bien-être » , et du « développement technologique » . A partir de là les vannes des vieilles cellules disciplinaires se sont ouvertes, la complexité est devenue un levier fécond pour comprendre autrement les méandres de ce satané terme qui tourmente l’homme depuis longtemps : « la réalité » .
Une période post moderne s’est ouverte qui implique l’émergence d’une autre approche de la science. Tout est en discussion (tout veut tout dire) Il n’y a plus un seul chemin pour sortir des empêtrements dans lesquels nous a mis la Modernité moribonde. Personne n’a dit que nous « tenions la vérité » (entre autres choses parce que telle « vérité » n’existe pas). Le meilleur patrimoine dont nous disposons à l’échelle planétaire est un bon outillage épistémologique pour formuler les questions (ces questions qui démasquent les mandarins de la science et leurs rituels). Tout le reste se construit avec les gens, leurs savoirs et leurs valeurs d’usage. Avec le talent des créateurs qui se réapproprient de manière critique les meilleures pratiques dans le domaine de la recherche, de l’innovation, et des solutions intelligentes pour les grands et petits problèmes.
C’est à l’Etat qu’il revient de traduire une nouvelle vision de la science et de la technologie dans sa politique publique, de manière citoyenne. C’est dans la culture démocratique que les stratégies et les lignes d’action se valident. La science a toujours été complice du pouvoir. Un retournement de l’histoire la touche à présent pour qu’elle se mette au service des gens, non seulement dans son utilisation pratique, mais dans la conception même qui lui donne tout son sens. C’est la nouveauté qu’apporte la période actuelle. Un mode de production de la connaissance meurt et un autre naît. A prendre ou à laisser. Ce qui ne marche plus c’est de vouloir faire une course en formule un avec une voiture rétro. N’est ce pas ?
Langue(s): Français