Serment éthique

Auteur(s):  TESTART Jacques

Date de publication:  2005

Publié par:  Cahiers du CCNE

La proposition d’un serment éthique à l’issue de la soutenance de thèse concerne aujourd’hui seulement les médecins alors que la pratique du colloque singulier n’est qu’une des relations possibles entre le professionnel et la population .Outre les chercheurs en Sciences de la vie,les chimistes ou les physiciens,par exemple,mènent des travaux dont l’incidence sociétale est indéniable. G.E.Seralini a posé le problème de sa spécialité car,particulièrement confronté à une technologie à risque(les PGM),il s’inquiète des écarts à la rigueur ou à l’intérêt commun que manifestent certains de ses collègues .Toutefois,il n’est pas certain que la procédure de moralisation qu’il propose permettrait d’améliorer les choses.

Comme le fait remarquer le CCNE, il importerait plutôt que les futurs chercheurs soient amenés à une prise de conscience effective,grâce à une réflexion soutenue pendant leurs études. Mais nul ne sait comment organiser cette réflexion pour obtenir l’effet recherché. Au prix de séminaires d’éthique(obligatoires ? )dans le cursus universitaire,on pourrait sans doute alimenter la réflexion par des apports historiques,philosophiques législatifs,etc…mais cet enrichissement,dont l’intérêt est indéniable,suffirait-il pour moraliser les comportements ? Dans un système où les études puis les recherches sont officiellement inscrites sous le signe de la compétitivité, il peut être illusoire d’espérer des comportements plus éthiques s’ils s’opposent aux chances de gain individuel…Il en va de l’éthique du chercheur comme du « développement durable »  : les conditions politiques et économiques dominantes tendent à les réduire à des expressions convenues,si ce n’est des oxymores…

Puisqu’on ne doit pas escompter davantage de moralité sacrificielle chez le chercheur que chez le médecin,ou n’importe quel professionnel,il faut envisager des procédures de validation et de contrôle extérieures. Que « le chercheur doive accepter de partager avec la société la reflexion sur les implications sociétales de sa recherche » (CCNE)est le début d’une solution,mais celle-ci ne s’affirmera que si on dispose des moyens pour réaliser concrètement ce partage. Comme exprimé récemment par la Fondation Sciences citoyennes(note 2,FSC,sciencescitoyennes.org),il faut mettre en place la transparence et l’échange en amont même de la recherche,en acceptant la confrontation avec le mouvement associatif. Il faut recourir à des dispositifs démocratiques(conférences de citoyens)pour évaluer l’intérêt et la pertinence des grandes orientations de la recherche et de certaines applications. Il importe aussi de prévoir une protection professionnelle(statut du « lanceur d’alerte » ) pour les acteurs de la recherche qui prennent le risque d’être excommuniés en dénonçant publiquement certaines orientations ou pratiques douteuses. Enfin,G.E.Seralini a raison d’orienter son inquiétude vers « l’indépendance et l’éthique de l’expertise scientifique »  ; il n’est plus tolérable que les décideurs politiques s’appuient exclusivement sur l’expertise des notables institutionnels : toute expertise appelle une contre expertise afin de réduire la portée des conflits d’intérêts.

Ces quelques pistes marquent un chemin concret pour la moralisation et la démocratisation de l’activité scientifique, au moins là où elle devient technoscience.

Il reste que, même si le serment éthique est loin d’être une panacée,refuser cette proposition facilement intégrable introduit une suspicion sur la volonté des institutions d’améliorer la situation .

Jacques Testart,DR inserm

Langue(s):  Français