Quelques réflexions autour de la notion de « science citoyenne »
L’exemple des boutiques de sciences aux Pays-Bas

Auteur(s):  NEUBAUER Claudia

Date de publication:  septembre 2002

Publié par:  Claudia Neubauer, DESS CISTEM Paris VII

Ce travail aborde les nouvelles formes d’approche du public à la science qui ont émergées à la fin du 20ème siècle dans les sociétés occidentales d’Europe d’Ouest et du Nord et des Etats-Unis. J’esquisserai un panorama de quelques expériences (conférences de citoyens, ateliers scénarios, jurys de citoyens, etc.), et j’approfondirai une de ces initiatives que sont les boutiques de sciences néerlandaises (le terme ‘boutiques de sciences’ est une adoption des termes néerlandais ‘wetenschapswinkel’ et anglais ’science shop’).

La relation entre science et société est une relation dynamique qui a évolué au cours de l’histoire et qui est aujourd’hui encore en pleine mutation. La place que la science occupe dans nos sociétés n’est plus la même qu’il y a encore un siècle. Ses enjeux politiques, éthiques, et socio-économiques sont devenus sans doute encore plus massifs avec notamment l’avènement des biotechnologies, de la bio-médecine, des technologies de l’information et de la modélisation. Ses relations avec l’industrie, l’état et les citoyens, avec l’environnement, sont aujourd’hui l’objet de débats et de critiques.

Omniprésentes, les sciences et les nouvelles technologies – unies en une technoscience - jouent un double rôle dans notre société. D’un côté elles portent l’espoir de pouvoir vaincre des maladies telles que le cancer ou le SIDA, de faciliter ou rendre plus agréable la vie quotidienne par de nouveaux objets domestiques, des innovations en transport ou de vaincre la faim dans le monde. Les scientifiques sont également appelés en tant qu’experts qui conseillent les politiques et les entreprises ou qui éclairent le public sur un contenu scientifique. De l’autre côté la science est rendue responsable de la création de nouveaux risques pas ou peu maîtrisés ou maîtrisables : risques industriels (l’agriculture moderne n’est-elle pas la consommatrice des engrais produits par AZF? L’énergie nucléaire est-elle si sûre?), alimentaires (la science de la nutrition animale est-elle responsable de l’épidémie de la vache folle? Les OGM sont-ils allergènes?…) sanitaires (scandale du sang contaminé, de l’amiante, controverses touchant la santé environnementale où les effets secondaires de certains vaccins, etc.), environnementaux (OGM et biodiversité), socio-politiques (le diagnostique préimplantatoire comme vecteur d’eugénisme? Les tests génétiques et les technologies de l’information comme techniques de contrôle?). Avec le poids accru dans les dernières décennies du marché dans la production des savoirs (contrats, start-up, brevetage…), sont également mis en cause deux caractères qui sont traditionnellement liés à l’activité scientifique et toujours vivement défendus par les scientifiques - l’indépendance et la liberté de la recherche.

Du coup, pendant les trente dernières années, des contestations de différents acteurs comme les mouvements sociaux, les organisations non-gouvernementales (ONG), des scientifiques et d’autres, ont conduit à l’émergence de nouveaux espaces où se déroule l’activité scientifique et de nouvelles formes de son évaluation, dans un contexte différent du contexte habituel. Cela s’inscrit dans un contexte plus large où le sens et le fonctionnement de la démocratie représentative, sont mis en cause.

L’idée d’une "démocratisation de la science" est aujourd’hui de plus en plus reprise. Elle vise à donner plus de pouvoir aux citoyens pour participer aux orientations scientifiques, c’est à dire à des décisions qui influenceront directement leur vie et la société. Différentes voix s’élèvent pour regretter que le public et la société civile soient exclus de la participation aux choix des orientations techno-scientifiques, et pour invoquer une science plus proche et plus à l’écoute des citoyens, une véritable science responsable et citoyenne.

Le concept de « Science citoyenne » (Citizen Science) a vu le jour en 1995 sous la plume d’Alan Irwin (Irwin 1995). Mais à quoi doit ressembler une telle science? Les attitudes des citoyens à l’égard de la science sont très contrastées, ils mêlent confiance, espoir, craintes et désintérêt. Les attitudes des scientifiques et pouvoirs politiques envers les citoyens peuvent être décrites de la même façon. De nouvelles initiatives tentent d’instaurer un dialogue mutuel qui répond mieux aux croissantes demandes de la société civile fondé sur le souhait d’une meilleure maîtrise des sciences et technologies.

Les boutiques de sciences sont une forme de réponse à ces demandes pour mettre la science à la disposition des communautés locales, des associations et ONGs. Elles se veulent un outil démocratique de production et dissémination des connaissances scientifiques et servent d’interface entre des groupes de citoyens et des institutions scientifiques Elles s’engagent dans des projets de recherche qui sont d’une utilité sociale très précise.

Dans ce mémoire je répondrai à des questions telles que : Qu’est-ce qu’une boutique de sciences ? Comment fonctionne-t-elle? Quels sont des sujets traités ? Comment le modèle des boutiques de sciences ouvre une nouvelle approche à la science à la fois pour les profanes et pour les scientifiques ?

Le premier chapitre est un survol des transformations des rapports entre science et public, que l’on peut résumer comme le passage de l’impératif d’une maîtrise de la nature à celui d’une maîtrise de la science.

Le Chapitre II présente un rapide panorama des nouvelles initiatives qui instaurent un dialogue fructueux entre science et public en favorisant la participation des simples citoyens aux choix scientifiques et à la production des savoirs.

Les chapitres III et IV expliquent le fonctionnement, l’évolution et les enjeux des boutiques de sciences. A l’aide d’un exemple concret de la boutique de chimie à l’Université de Groningen aux Pays-Bas, j’essaie de montrer à quoi le travail d’une boutique peut ressembler. Le cas concerne un projet avec un groupe d’habitants de la ville de Steenwijk a propos des problèmes d’odeur nuisant et des craintes des résidents sur leur santé spécialement à l’égard d’une éventuelle augmentation du taux de cancer dû à deux entreprises de tapisserie dans le voisinage.

Le terme ‘science’ sera dans ce mémoire utilisé dans un sens très large (comme il l’est dans l’esprit des boutiques de sciences), ce qui inclut à la fois la recherche scientifique, mais aussi les institutions, la vision rationnelle du monde et les applications techniques des résultats scientifiques. Il est utilisé comme un synonyme simplifié sachant que la science n’est pas un phénomène homogène mais d’une nature diverse et complexe (la recherche fondamentale (même si elle aussi est mise en cause actuellement) et la recherche appliquée, la science qui fournit des expertises et qui participe aux choix techniques, la science qui est source des risques, la science comme système rationnel des théories, hypothèses et expériences et garant du progrès, la science comme conseiller politique, la science liée aux intérêts économiques, la science comme lanceur d’alerte et instance morale etc.). Toutes ces significations, bien que partiellement contradictoires, co-existent.

J’essaie avec ce mémoire de montrer l’utilité sociale, de structures –si modestes soient-elles- comme les boutiques de sciences et comment elles s’inscrivent dans le contexte plus large d’une demande de participation citoyenne. Si certaines de mes présentations et conclusions dans ce mémoire sont trop optimistes et alors dans ce sens pas assez critiques, pardonnez-moi. J’ai appris cet optimisme (entre autre) avec les gens dont je parle dans ce mémoire. Comme eux, je préfère être optimiste parce que sans optimisme et enthousiasme rien ne changera.

Langue(s):  français

Le(s) document(s) complet(s): 

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