Répandre la lumière de la gouvernance !
Auteur(s): TESTART Jacques
Date de publication: Juin 2005
A l’instigation de Pierre Calame, Directeur de la Fondation pour le Progrès de l’Homme (FPH ), une délégation dont j’ai fait partie s’est rendue récemment à Pékin pour échanger des idées sur la gouvernance,particulièrement dans le champ des sciences et des techniques(1).
Parler de démocratie dans un pays où l’Etat se confond avec le parti unique,c’était audacieux…Mais ce ne l’était pas moins d’illustrer la gouvernance par la régulation de la technoscience dans un pays qui compte 20 millions de chercheurs( ! ) et 80% des grues en activité dans le monde…Au cours de plusieurs réunions ,des responsables de ministères ou de centres de recherche,des professeurs et des étudiants ont réagi à nos propos de façon imprévue qu’il me paraît important de faire connaître.
Ainsi,dans les locaux de l’Académie des sciences,plusieurs chinois d’importance ont développé un panorama de positions individuelles assez comparable dans sa variété à ce qu’on connaît en Occident.Par exemple,chez Wang Yuan,l’homme du ministère des sciences et technologies, j’ai retrouvé cette volonté constante de nos dirigeants de repousser toute vélléité de freiner la croissance laquelle,estima t-il, devrait éventuellement se poursuivre à 8-10% « pendant 40 ans » . Pour sa part,le généticien Yang Huanming,directeur du programme Génome chinois,évoquait irrésistiblement notre Axel Kahn en expliquant que la science peut agir contre le bien-être des populations quand elle est « victime du marché » . Tels la plupart de nos académiciens,plusieurs responsables de recherche démontrèrent leur souci de faire correspondre la technoscience aux besoins des gens mais aussi l’idée que des profanes seraient définitivement incompétents pour contribuer aux orientations des programmes. En revanche,Chen Yuequang,rédacteur en chef de la revue Sciences et technologies en Chine,et organisateur chinois du forum,se montra très sensible à une ouverture de la recherche aux citoyens . Donc,premier constat,plutôt rassurant : les chinois diffèrent entre eux autant que nous,il y a des porteurs de scientisme ,d’autres d’économisme,mais l’humanisme est largement partagé.
Lors du même débat, puis d’un autre à l’école Polytechnique(plus de 100.000 étudiants ! ),un autre constat : les chinois parlent librement,et en public,des politiques passées et présentes. Un historien nota que les écologistes qui critiquent les grands barrages, édifiés il y a 50 ans, oublient que ,dès ce moment, les scientifiques y étaient hostiles,et conclut que « les chinois ont d’abord besoin de liberté,pas d’Etat-providence » . Xu Yongguang, fondateur de l’ONG « Charité » ,évoqua le problème des bidonvilles,suite à l’urbanisation de 20 millions de paysans.Il remarqua avec humour que le dictionnaire chinois n’a pas de mot pour dire « bidonville » ou « favela » ; alors,comme le socialisme ne saurait engendrer des quartiers pauvres,ils sont nommés « quartiers pour gens peu favorisés » ...Il ajouta que quand 350 millions de nouveaux paysans vont arriver en ville,il faudra bien procéder à une réforme des institutions(créer des écoles, …)et aussi que les citadins acceptent des sacrifices(financement de ces écoles,…).
Très sensibles au thèmes écologiques,plusieurs intervenants proposèrent de résoudre la tension entre les ressources naturelles défaillantes ,les limites de la planète,et l’économie galopante « en réalisant l’harmonie entre l’homme et la nature selon la tradition chinoise » . Ils ajoutèrent que le concept occidental de développement durable ne convient pas à la Chine et qu’il faut lui substituer celui de « société harmonieuse avec économie recyclable » (ce qui correspond à la traduction de la notion d’écologie territoriale)une idée assez proche de mon ancienne proposition ,lorsque je présidais la Commission française du développement durable,de remplacer l’oxymore« développement durable » par « épanouissement équilibrée » .
Autres propos entendus : le « pouvoir administratif est trop important en Chine ; cela crée des risques pour l’environnement et on devra démocratiser la prise de décision scientifique » … « Le pouvoir totalitaire a détruit toutes les forces sociales (y compris les sociétés secrètes),il faut d’abord reconstruire ces forces… » . « Une des premières tâches est de créer des ONG et des institutions citoyennes,un projet que les autorités ne favorisent pas mais l’ouverture des nouveaux dirigeants est nette, comme le montre la tenue de ce forum… » . « L’idée que les droits de l’homme sont supérieurs aux droits de l’Etat est nouvelle et de mieux en mieux admise » . « On a déjà obtenu la pluralité( ? ) et la transparence , la priorité n’est pas la démocratie mais une méthode pour la démocratie ,car il faut éviter de refaire les erreurs commises ici ou en Occident… » . Bien sûr,ces considérations n’ont d’intérêt que parce qu’elles ne sont pas des propos de bistrot mais des opinions énoncées publiquement par des personnes qui comptent.
La plupart des intervenants affirmèrent que l’Etat chinois pourrait accepter de nouveaux modes de régulation ,comme la « gouvernance concertée » (traduction de notre notion de gouvernance,l’ajout du mot concerté permettant d’éviter la confusion avec gouvernement).Ils dirent avec enthousiasme que le « projet de répandre la gouvernance » est adéquat pour permettre aux citoyens d’intervenir dans les affaires publiques.Un débat très intéressant surgit alors : de même que la Chine a voulu passer directement du féodalisme au socialisme,sans connaître la démocratie parlementaire,ne pourrait-elle pas court-circuiter l’étape du multipartisme et du suffrage universel ? …Les intervenants chinois insistèrent sur leur volonté de ne pas recopier un modèle venu d’ailleurs,question de principe approuvée par notre délégation .Ils demandèrent aussi où en est la gouvernance en Europe et parurent satisfaits d’apprendre qu’elle y bataille contre les pouvoirs…Face à l’autosatisfaction des dirigeants européens ancrés sur le modèle parlementaire,malgré ses failles croissantes, l’impatience d’une grande majorité des chinois à se doter d’un système politique « harmonieux » est évidente. Alors une hypothèse surgit : Et si la Chine devenait plus disponible que l’ Occident pour institutionnaliser une véritable « gouvernance concertée » ? Sans être trop naïf,on peut admettre qu’un parti unique,mais indépendant des forces privées du marché capitaliste,ait moins de raisons objectives de s’opposer aux besoins exprimés par les populations que nos régimes libéraux soumis à de puissants lobbies. Mais jusqu’où l’Etat peut-il réduire son hégémonie ? Il faudra bien instituer le contrôle citoyen aussi sur l’Etat-parti pour faire de la gouvernance à la chinoise une lumière plutôt qu’un leurre.
Jacques Testart ,chercheur-biologiste(inserm),vice-Président de la Fondation Sciences Citoyennes (sciencescitoyennes.org)
(1)Forum international sur la gouvernance face à l’évolution des sciences et des techniques,Pékin,5-6 juin 2005
Langue(s): français